Juifs et esclavage à Oran

Les familles juives d’Oran ont été jusqu’à leur expulsion de la place en 1669 au cœur de toutes les transactions tant économiques que diplomatiques. Le domaine du trafic des esclaves ne fit pas exception. Les juifs sont à la fois propriétaires et intermédiaires. Les modalités complexes de leurs interventions illustrent bien à la fois l’ambiguïté de leur statut et l’éminence de leur rôle au sein de la société locale.

L’esclave a été une marchandise appréciée et recherchée dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles. On sait que de grands ports, Lisbonne, Séville, Málaga, Valence, étaient des lieux d’arrivée régulière de contingents d’hommes et de femmes alimentant les marchés où les particuliers venaient s’approvisionner. Des Noirs de Guinée, du Congo ou de l’Angola y côtoyaient des Blancs, principalement des Maghrébins.

Grâce aux minutes notariales on n’ignore plus grand-chose des transactions finales qui conduisent les malheureux esclaves à la maison de leur propriétaire. En revanche, les étapes de la traite antérieures au débarquement en péninsule Ibérique ont peu attiré l’attention des chercheurs. On aimerait reconstituer les parcours des captifs depuis leur lieu d’origine jusqu’à celui de leur destinée. Ainsi serait-on à même de mieux comprendre le rôle essentiel de certaines places redistributrices (les Canaries, les îles du Cap Vert… ?) et l’activité d’intermédiaires faisant du commerce d’hommes une partie plus ou moins grande de leur vie professionnelle.

Dans cette perspective, les présides espagnols et portugais d’Afrique du Nord, Mazagan, Larache, La Mamora, Ceuta, le Peñón de Vélez de la Gomera, Melilla, etc., points de rencontre entre Islam et Chrétienté, méritent une attention toute particulière. L’esclavage étant aussi développé dans les sociétés musulmanes d’Afrique du Nord que dans celles, chrétiennes, d’Europe méridionale, les villes constituant des lieux de contact entre les unes et les autres étaient animées par des échanges intenses de produits, au premier rang desquels figuraient les esclaves. Parmi ces centres, le plus important était probablement celui d’Oran, une vraie ville de 7.000 à 8.000 habitants au tournant des XVIe et XVIIe siècles, lien privilégié entre d’une part Alger, Tlemcen et Mostaganem et, d’autre part, Málaga et Carthagène.

En effet, le gouverneur qui était à la tête de la ville organisait des jornadas avec participation plus ou moins grande de la cavalerie et de l’infanterie. Ces raids étaient soigneusement préparés et leur succès était essentiellement mesuré au nombre de captifs qui étaient ramenés à l’intérieur de la place. C’est ainsi qu’entre le milieu de l’année 1568 et la fin de 1570, sept expéditions rapportèrent un butin de 1.282 hommes, femmes et enfants1 :

15 juin 1568

193

23 septembre 1568

420

1er février 1569

177

25 juin 1569

52

27 mars 1570

161

26 septembre 1570

81

15 octobre 1570

198

À ces gros contingents s’ajoutaient tous les individus tombés aux mains d’Oranais ayant réalisé des opérations qui, pour être rapides et limitées, n’en étaient pas moins efficaces. Ainsi, si en 1661 les jornadas du 25 février, du 27 avril, du 16 novembre ou du 13 décembre provoquèrent l’arrivée à la ville de lots importants de captifs, des entreprises de moindre envergure mais toutes couronnées de succès eurent lieu, par exemple le 16 mars, le 4 juillet, le 9 juillet, le 29 octobre et le 30 novembre2 ; au total quarante-quatre opérations furent organisées entre 1661 et 1666. Le marché d’esclaves, qui dans ces conditions était d’une extrême activité, constituait un indispensable relais vers les foyers de dispersion de la main-d’œuvre établis sur les côtes méditerranéennes d’Espagne.

À Oran comme à Melilla ou à Ceuta, la communauté juive manifestait un remarquable dynamisme. Forte de quelques centaines de membres, elle était dominée par une poignée de familles de marchands extrêmement influentes, surtout les Cansino et les Saportas3 La documentation de l’Archivo General de Simancas et celle de la Fondation Zabálburu montrent à quel point Cansino et Saportas étaient présents dans toutes les affaires concernant la place. Exerçant de manière presque ininterrompue l’une des deux charges d’interprète, ils avaient une parfaite connaissance des moindres détails d’une diplomatie complexe et des subtils ressorts d’une économie aux multiples visages. Il est à peine exagéré d’affirmer qu’ils étaient les seuls à en saisir toutes les variations car, face à une administration dont les responsables étaient sans cesse renouvelés, ils représentaient l’élément stable dont la compétence s’imposait.

Interprètes, espions, guides lors des expéditions conduites dans les terres des alentours, collecteurs d’impôts, prêteurs, marchands enfin, les juifs d’Oran participaient à toutes les transactions. Le commerce des esclaves, l’un des plus considérables et des plus fructueux, ne pouvait échapper à leur contrôle. Et de fait, la documentation mettant en scène des membres des familles juives locales rend compte, à elle seule, de tous les aspects du phénomène servile. Il suffit de laisser parler les textes. Prenons trois exemples tirés du fonds des Archives Zabálburu. Enfiça, habitante de l’un des douars proches d’Oran, a été razziée lors de la jornada du 11 mai 1653. Elle devient la propriété de Josef Gonzalez de Meca, l’un des hommes au service du marquis de San Román, gouverneur de la ville. Le mari de la malheureuse tente d’obtenir sa libération moyennant le paiement de 600 réaux, échelonné en quatorze versements. La première échéance n’ayant pas été honorée, Enfiça est mise aux enchères et adjugée pour 400 réaux dès le mois de décembre 1653. Son époux connaît le même sort quatre ans plus tard parce qu’il n’a pu s’acquitter des 200 réaux complémentaires. Tout au long de cette affaire à rebondissements, Jacob Cansino sert d’interprète4.

Il l’est aussi quand en 1656 un autre proche du marquis de San Román, Antonio Pérez, est opposé à Buxema Benborexa, un musulman âgé de cinquante ans appartenant au douar d’Hamayan. Ce dernier doit payer 400 reales pour prix de sa liberté. La durée du règlement est étalée sur treize ans, à raison de 30 reales par an. Benborexa laisse en otage Mansora, sa fille de cinq ans, pendant qu’il tente de réunir la somme du rachat5. Jacob Cansino puis son fils Hayen interviennent encore, au titre d’interprètes, dans le long procès opposant Baxti Ben el Andecader, originaire du douar de la Chagrania Cenceño, à Agustín de Marquina, devenu maître d’Ali, treize ans, fils de Baxti et capturé le 21 décembre 1653. Les deux parties conviennent que l’adolescent sera échangé contre quatre jeunes noires de six à douze ans. En juin 1664 Fátima, âgée de dix à onze ans, esclave de Baxti, est remise à Marquina en même temps que deux otages, Melha, quarante-quatre ans, épouse de Baxti, et Haychuba, vingt-cinq ans, leur fille. Cependant la clause suivante du contrat (la livraison de trois autres femmes noires) n’ayant pas été respectée à la date du 5 octobre 1665, Marquina réclame et obtient la mise aux enchères des otages. Melha est achetée le 9 novembre 1665 pour 140 réaux et Haychuba pour 235 réaux6.

Les cas précédents illustrent parfaitement comment la possession d’individus est à la fois recherchée pour la force de travail et pour la valeur monétaire qu’ils représentent. Le souci immédiat de ceux qui se sont portés acquéreurs d’individus faits prisonniers en vertu du principe de « la juste guerre » est le profit. Acheter un homme (ou une femme) à un prix modéré et le revendre à ses parents est une transaction très lucrative. C’est là la figure la plus simple, mais pas obligatoirement la plus fréquente. Il n’était pas rare que la personne capturée, si sa famille en avait les moyens, fut échangée contre une ou plusieurs autres selon la valeur estimée de chacun. Il est significatif que, lors de la dernière affaire évoquée plus haut, quatre fillettes noires aient été proposées à la place d’un seul garçon blanc. Il est probable que les opérations de ce type ont proliféré tout au long des XVIe et XVII e siècles. La pratique du troc amplifiait le volume de l’esclavage, toujours au détriment des plus pauvres. En outre, des familles musulmanes se trouvaient fréquemment dans l’incapacité de réunir les sommes exigées. Les conséquences étaient alors dramatiques pour les otages, presque toujours des femmes, ou des enfants de sexe féminin. Ainsi, les maîtres provisoires de ces malheureux faisaient de substantiels bénéfices en contraignant à payer au prix fort un rachat ou en devenant propriétaires de plusieurs individus dont au moins une partie était expédiée en métropole. Entre capture et esclavage il y avait un entre-deux, long, incertain et sordide.

Témoins privilégiés de ce trafic, les Cansino et les Saportas ne se contentaient pas d’apporter leur savoir technique à la réalisation des transactions. Eux-mêmes et les membres d’autres familles juives de la place figuraient parmi les participants les plus actifs de ce commerce d’hommes. Deux raisons principales expliquent ce phénomène : d’une part il n’était pas rare que les guides des expéditions ou les espions fussent récompensés de leurs efficaces services par le don d’une « pièce » d’autre part la possession et/ou le trafic d’esclaves n’était accessible qu’au secteur le plus riche de la société. À Oran comme dans les autres présides, les possibilités d’acquisition étaient sans doute relativement grandes parce que les marchés de Ceuta, de Melilla, d’Oran, etc. constituaient le premier maillon d’une longue chaîne de ventes et de reventes. Le prix moyen de l’esclave était sans doute plus bas à Oran qu’à Málaga ou à Cordoue. L’achat d’un esclave était à la portée de bourses relativement plus nombreuses en Afrique qu’en Europe. Mais de toute manière les familles juives les plus en vue tenaient le haut du pavé.

La documentation en apporte de multiples preuves. Les registres paroissiaux contiennent de très nombreuses mentions d’esclaves appartenant à des membres de la communauté juive. Le 23 mai 1571 est baptisée María, «cristiana nueva que fue de Cansino», et le 7 septembre, Juan, «que era esclavo de Cansino7». Au tournant des XVIe et XVIIe siècles, la situation n’a pas changé : le 7 mars 1597, Juan, un enfant d’une dizaine d’années ayant appartenu à un Saportas, reçoit le sacrement de même qu’Isabel (antérieurement Fátima), vingt et un ans, esclave de Yuna (baptisée le 3 septembre 1609), que Maria, dix-huit ans, esclave de Yacho Saportas (baptisée le 20 mai 1611), et que Francisco, esclave de Hayen Cansino (baptisé le 3 juillet 1611)8. Et dans les années 1650, il n’en va pas autrement. Au cours de l’année 1657 meurent cinq enfants de moins de deux ans – esclaves, fils d’esclaves ou fils d’affranchies – dépendant des juifs oranais Abraham Cansino et David Maque. Leur décès et aussi leur baptême sont consignés dans le premier registre de sépultures de la paroisse9.

Les procès instruits auprès de la juridiction du gouverneur ne sont pas moins éloquents. Entre le 13 mars 1656 et le 7 avril 1660, quinze affaires concernant des esclaves du rabbin Abraham Cansino sont examinées en présence d’un interprète – le plus souvent Jacob Cansino, ou parfois Hayen son fils10. Par exemple le 8 janvier 1660, Abraham Cansino, en présence d’Hayen, parvient à un accord avec El Zahazagui, un esclave de cinquante ans à qui il manque la main gauche. Le prix fixé est de 300 reales, dont 30 à verser au plus tard le 8 mars. Sans tarder (dès le 9 mars), Abraham, qui n’a rien perçu, demande que soit vendue aux enchères Haza ben Raxdi, âgée de quatorze ans, nièce d’El Zahazagui devenue otage avec le consentement de son père. Haza est achetée 300 reales par Francisco de Quesada y Padilla11.

Les quatorze autres procès ont un déroulement identique. Malgré les efforts du chapelain Pedro Pablo Sepulcre, défenseur des musulmans de la place, qui invoque tantôt l’insécurité des chemins et les besoins des cultures pour expliquer le retard des paiements et tantôt le jeune âge et l’incompréhension des contractants qui rendent les clauses du contrat caduques, les otages sont toujours vendus aux enchères. Il semble bien qu’Abraham Cansino, comme tous les siens, les Saportas ou les Maque, obtienne de grands profits du commerce d’esclaves. La plupart des malheureux qui tombent sous sa tutelle font l’objet de négociations afin de procurer le plus rapidement possible des liquidités.

Le traitement réservé à ces otages est révélateur. Comme ils sont en transit, peu importe qu’ils travaillent ou non. Les contrats stipulent que si le propriétaire les nourrit et les habille, ils devront servir leur maître. L’hypothèse inverse, plus fréquente semble-t-il, laisse l’entretien à la charge des prisonniers. Comment vivent-ils leurs interminables journées, nous ne le savons guère. Un certain nombre d’entre eux ne sont pas libres de leurs mouvements. Mohamed Benhabaza, un gaillard de vingt-cinq ans, a des fers au pied. Ses sœurs de quatorze et onze ans qui prennent sa place subissent le même sort12. Et comme elles, El Zahazagui, dont il a déjà été question, Xehena Bente Cerguali, une femme de trente-cinq ans et ses filles Baxta, douze ans, et Hada, huit ans13. Quelques captifs sont marqués au fer, telles Enfiça, vingt-trois ans et Hayxa Benhica, dix-huit ans, qui ont toutes deux le front, le nez et le menton mutilés. Pour sa part, Xehena porte des traces de fers au poignet, à la main et au bras sans que l’on sache si elles sont antérieures ou postérieures à sa capture. Qui a pris l’initiative d’infliger ces traitements, les autorités ou des particuliers ? Il ne fait de toute manière aucun doute que les juifs, comme tous leurs concitoyens d’Oran, multiplient les précautions pour éviter que leurs otages puissent prendre la fuite.

Les Cansino, les Saportas, les Maque et d’autres ont aussi des esclaves au sens strict à leur service, et souvent plusieurs par famille. En 1598, l’un de ceux appartenant à la maison des Cansino vient rapporter aux membres de l’administration locale des propos échangés entre Isaac et son épouse à propos des conséquences d’une possible expulsion de la communauté juive14. Si la délation est signe de relations pour le moins peu amènes entre maîtres et dépendante, elle révèle aussi une réelle familiarité. De même Jacob Saportas, qui avait exercé comme espion avant de devenir interprète officiel en 1633, avait à son service un esclave de confiance chargé de porter au gouverneur en personne les lettres qui, en provenance de Mostaganem et d’Alger, avaient été interceptées15.

La possession d’esclaves par des juifs des présides est a priori surprenante. Et elle ne cesse d’être mise en question. Par exemple en 1598, dans une lettre adressée au Consejo de Guerra à Madrid, le regidor Tomás de Contreras demande d’interdire aux juifs l’achat d’esclaves16. En 1613, le vicaire Cristóbal de Villafañe de Solis revient à la charge et propose de limiter très strictement en ce domaine les possibilités offertes aux juifs17. En 1622, le gouverneur Juan Manrique de Cárdenas suggère d’autoriser ceux-ci à posséder seulement des esclaves noirs18. Les griefs ne manquent pas à l’encontre des juifs. Leur richesse leur donne des capacités d’achat qu’envie une bonne partie de la société oranaise. Leurs étroites relations avec les musulmans des villes d’Afrique du Nord suscitent le soupçon et leur valent le reproche de participer au rachat des captifs originaires d’Alger. On dénonce surtout leur attitude ambiguë face à la conversion au christianisme.

N’importe quel maître avait pour devoir de mettre tout en œuvre pour amener ses dépendants musulmans ou animistes à embrasser la foi chrétienne. L’esclave qui recevait le baptême ne changeait pas de statut si son propriétaire était chrétien. En revanche, il recouvrait automatiquement la liberté s’il était sous la tutelle d’un juif. Cette dernière particularité alimentait bien des polémiques : on considérait ou bien que les juifs s’abstenaient d’encourager la catéchèse afin de pouvoir mieux conserver leur main d’œuvre, ou bien qu’ils laissaient les esclaves manifester une volonté feinte de conversion cachant le souci de revenir le plus vite possible à l’islam. On n’est jamais bien sûr de la sincérité de la démarche de ces individus qui spontanément (de su voluntad) vont demander le baptême19. On tente bien, après la cérémonie, de les confier à l’un des couvents de la ville – dominicain, franciscain ou mercédaire –, mais les ecclésiastiques restent dubitatifs et pensent que les juifs complices de la supercherie ont obtenu des faveurs des communautés musulmanes.

La situation des juifs était en la matière extrêmement inconfortable. Il est remarquable qu’au bout du compte la Couronne ne soit jamais revenue, entre 1509 et 1669, sur le privilège de la possession d’esclaves. Rappelons que si nous trouvons nombre d’esclaves noirs dans les foyers morisques du royaume de Grenade avant 1560, des dispositions furent prises à cette dernière date aux Cortes de Tolède pour mettre un terme à cette pratique20. Et elles furent suivies d’effet : seuls des morisques dont la loyauté et la foi chrétienne étaient éprouvées purent obtenir une dérogation21. Sans doute, sous diverses pressions, songea-t-on à Madrid à adopter des mesures semblables au détriment des juifs des présides. Tel semble avoir été le cas en 1591. Pourtant, à aucun moment la menace ne fut mise à exécution.

Conscients des risques encourus, les juifs ont évité de commettre des actes qui auraient entraîné la suppression immédiate de leur privilège. Ainsi avons-nous évoqué plus haut de fréquentes références au baptême d’esclaves en danger de mort. Ce sont normalement les maîtres, le rabbin Abraham Cansino en tête, qui préviennent les prêtres de l’état désespéré de leurs esclaves22. Et l’officiant se rend à leur domicile pour administrer le sacrement et procéder à l’enterrement À ce jour, je n’ai trouvé qu’une seule mention d’opposition d’Abraham Cansino à un baptême : il s’agit d’un enfant de douze jours, fils d’une musulmane qui a fait l’objet d’un rachat. Le rabbin se contente d’appuyer la protestation de la mère et se garde d’entraver l’action du clerc. En la circonstance, c’est le médecin qui a donné l’alerte. Le prêtre ne tient pas compte de l’avis des proches, tout en consignant leur opposition dans le registre. L’enfant mourant est baptisé en présence du procureur de l’audience ecclésiastique, garant de la licéité de cette mesure d’urgence23.

L’extrême prudence observée par les juifs maîtres d’esclaves leur assure la protection ordinaire de la Couronne et de ses représentants, dans ce domaine comme dans tous les autres. C’est à la judería qu’ont lieu toutes les opérations de rachat d’esclaves, qu’elles aient concerné des propriétaires chrétiens ou juifs. L’exclusivité est naturellement parfois mise en question mais le comte d’Aguilar, gouverneur en 1609, exclut toute innovation en la matière et en particulier la construction d’une douane où seraient hébergés les musulmans concernés par les transactions. Il faut croire que, malgré des périodes de tension, l’activité des juifs a donné satisfaction. Il n’est pas rare que des esclaves soient la propriété de deux hommes, un chrétien et un juif. Ainsi, Hayen Cansino et Ginés de Villaroel sont propriétaires d’un enfant baptisé en 1609, Jacob Saportas et Miguel García de Vargas d’un autre baptisé en 1611 24. Quant à l’enfant de six jours baptisé et enterré le 23 décembre 1657, il était veillé par sa mère, qui résidait chez Abraham Cansino, mais il appartenait au marquis de San Román, le gouverneur d’Oran.

La lecture de documents très dispersés ne laisse place à aucun doute. La communauté juive était au cœur de toutes les affaires oranaises, celles du commerce d’esclaves aussi bien que beaucoup d’autres. L’écarter de ce trafic – ou tout au moins la marginaliser – n’aurait pas été sans conséquences graves pour l’économie locale. Le rôle indispensable des membres de la communauté minoritaire était souligné par les bonnes relations qu’ils entretenaient avec les élites administratives et commerciales locales. Nul doute que leurs dépendants rendaient bien des services dépassant le strict plan de la famille d’accueil. La question de l’esclavage illustre à elle seule le statut singulier des juifs des présides, entre totale intégration et constante mise sous surveillance, et leur maintien dans une longue durée.

Bibliographie

Alonso Acero, Beatriz, «Conversos musulmanes en la Berbería cristiana. El infortunio de la cruzada pacífica contra el Islam», Hispania Sacra, 51, 1999, pp. 119-141.

– Orán-Mazalquivir (1589-1639). Una sociedad española en la frontera de Berbería, Madrid, CSIC, 2000.

Martín Casares, Aurelia, La esclavitud en la Granada del siglo XVI: género, raza, religión, Granada, Universidad de Granada – Diputación Provincial de Granada, col. «Biblioteca Chronica Nova de Estudios Históricos» (64), 2000.

Schaub, Jean-Frédéric, Les juifs du roi d’Espagne (Oran, 1509-1669), Paris, Hachette, 1999.

Suárez Montañés, Diego, Historia del Maestre último que fué de Montesa y de su hermano Don Felipe de Borja: la manera de como gobernó Orán y Mazalquivir… siendo allá capitanes generales, Oran, 1609.

NOTES

1 D. Suárez Montañés, Historia del Maestre fos 137-197. Le texte complet, publié par une équipe dirigée par Miguel Ángel de Bunes Ibarra, est sous presse au Consejo Superior de Investigaciones Científicas.

2 Archives de la Fondation Zabálburu (AZ), carpeta VI, pièces 1 à 13 et 16.

3 J.-F. Schaub, Les juifs du roi d’Espagne ; B. Alonso Acero, Orán-Mascalquvir, en particulier les chapitres ii («La población») et vi («La lenta agonía de los judíos en Orán»); voir également B. Alonso Acero, «Conversos musulmanes en la Berbería cristiana».

4 AZ, carpeta VI, pièce 95.

Ibid., pièce 96.

Ibid., pièce 97. Voir encore le rôle du rabbin Abraham Cansino (AZ, carpeta VI, pièces 43 et 52).

7 Archives diocésaines de Tolède (ADT), Registres paroissiaux d’Oran, livre de baptêmes I (1563-1577).

8 ADT, Registres paroissiaux d’Oran, livre de baptêmes III (1603-1613).

9 ADT, Registres paroissiaux d’Oran, livre de sépultures I (1644-16(55).

10 AZ, carpeta VI, pièces doc. 93, 100 et 101 ; carpeta IX, pièces 3 à 14.

11 AZ, carpeta 9, pièce5.

12 AZ, carpeta 9, pièce 3.

13 AZ, carpeta 6, pièce 101.

14 Cité par B. Alonso Acero, Orán-Mazalquivir, p. 240.

15 Archivo General de Simancas (AGS), Guerra Antigua, leg. 817.

16 AGS, leg. 334, f° 40.

17 AGS, leg. 785, cité par B. Alonso Acero, «Conversos musulmanes en la Berbería cristiana», p. 139.

18 AGS, Guerra Antigua, leg. 887.

19 La formule est fréquente dans les actes de baptême. Il est même souvent précisé que le prénom donné au baptisé est celui que lui-même a choisi. Par exemple Ali, qui devient juan le 10 janvier 1564 «porque así lo pidió». On peut d’autant plus douter de l’initiative des intéressés que l’on trouve ces formules invoquant leur libre démarche appliquées à des enfants en bas âge, ainsi Macuça «pidió que se le pusieran Luisa» le 22 septembre 1566. Or Macuça a quatre ans !

20 Voir à cet égard A. Martín Casares, La esclavitud en la Granada del siglo XVI, pp. 278-280.

21 Parmi les familles ayant des esclaves noirs à la veille du soulèvement des Alpujarras figurent Aben Humeya ou Farax Aben Farax, deux des leaders de la révolte.

22 ADT, Registres paroissiaux d’Oran, livre de sépultures, I.

23 L’acte est enregistré le 28 janvier 1657 (ADT, livre de sépultures, I).

24 ADT, Registres paroissiaux d’Oran, livre de baptêmes, III.

AUTEUR

École des Hautes Études en Sciences Sociales

Source : https://books.openedition.org/cvz/2919?lang=fr

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